Il y a des mots qui circulent de plus en plus dans les conversations marocaines, sur les réseaux sociaux, dans les commentaires sous les vidéos de l'équipe nationale : zmigri au masculin, zmigria au féminin, zmagria pour désigner le phénomène dans son ensemble. Dérivés de "émigré", ces termes ont longtemps servi à désigner, avec une pointe moqueuse, les enfants de la diaspora qui reviennent au pays sans en maîtriser tous les codes — la darija hésitante, les réflexes culturels décalés, l'accent qui trahit. Une étiquette de mise à distance, prononcée par ceux qui sont restés à l'endroit de ceux qui sont partis, ou dont les parents sont partis.
Ces mêmes mots sont aujourd'hui repris, revendiqués, signés en bas de textes intimes sur les réseaux sociaux. Être zmigri ou zmigria n'est plus seulement subir une moquerie — c'est en train de devenir une identité qu'on affirme. Ce basculement mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il ne concerne pas seulement du vocabulaire. Il signale l'émergence d'une catégorie sociale à part entière : les zmagria.
Le retournement d'une étiquette stigmatisante
Ce mouvement n'est pas nouveau dans l'histoire des identités collectives. Des groupes stigmatisés se sont régulièrement réapproprié le terme qui les désignait négativement, pour le retourner en emblème. Le mécanisme est le même à chaque fois : l'insulte, prononcée assez souvent, finit par circuler à l'intérieur même du groupe visé ; à un moment, quelqu'un cesse de la subir et commence à la porter — non plus comme une accusation reçue, mais comme une signature choisie.
Ce retournement n'efface pas la douleur initiale. Il la transforme en matériau. C'est ce qui se joue avec zmigri, zmigria et zmagria : ces mots gardent la trace de la moquerie qu'ils ont longtemps véhiculée, mais cette trace devient désormais une preuve de résistance plutôt qu'une preuve d'illégitimité.
Une liminalité qui ne se referme jamais
Ce qui définit structurellement les zmagria, c'est une expérience que l'anthropologie a bien documentée sous le nom de liminalité : cet état d'entre-deux, ni pleinement dedans ni pleinement dehors, que Victor Turner analysait à l'origine dans les rites de passage. Dans un rite classique, la liminalité est une phase — on y entre, on la traverse, on en sort transformé, réintégré dans un statut nouveau et stable.
Pour le zmigri comme pour la zmigria, cette phase ne se referme pas. Pas assez marocain au Maroc, trop différent en France, en Belgique ou aux Pays-Bas — l'entre-deux n'est pas un passage vers autre chose, c'est une condition durable, parfois permanente. On ne "devient" jamais complètement l'un ou l'autre. On habite la frontière elle-même, génération après génération.
Le tiers-espace comme lieu de production, pas de manque
La tentation la plus immédiate, face à cette liminalité prolongée, est de la lire comme un déficit : ni ceci, ni cela, donc un peu moins que les deux. C'est la lecture que les zmagria ont longtemps intériorisée, et que les textes les plus récents commencent à renverser.
Le théoricien postcolonial Homi Bhabha proposait un concept utile pour sortir de cette lecture déficitaire : le tiers-espace, cet espace hybride qui n'appartient à aucune des deux cultures d'origine mais qui produit, à partir de leur rencontre, quelque chose d'irréductiblement nouveau. Dans cette perspective, ni le zmigri ni la zmigria ne sont amputés d'une identité pleine — ils génèrent une marocanité inédite, qui n'existait ni chez les parents restés au pays, ni chez les parents partis en exil. Une darija mêlée de français ou de néerlandais, une pratique religieuse recomposée loin du tissu social d'origine, un rapport au pays fait de vacances, de souvenirs transmis et de nostalgie héritée plutôt que d'expérience continue — tout cela constitue une culture à part entière, pas une version dégradée d'une autre.
Le stade comme lieu de réintégration symbolique
Il y a un terrain où ce basculement s'est joué de manière particulièrement visible et rapide : l'équipe nationale de football. Une part significative des joueurs qui ont porté les couleurs du Maroc lors des compétitions internationales récentes sont issus de la diaspora, nés ou formés en Europe. Ce n'est pas un détail anecdotique. C'est un cas d'école de la façon dont une nation peut réintégrer symboliquement ceux qu'elle avait, d'une certaine manière, laissés partir — et dont les enfants avaient ensuite grandi à distance, souvent perçus comme moins légitimement marocains que ceux restés sur place.
Le stade a inversé cette hiérarchie en l'espace de quelques compétitions. Ceux qu'on qualifiait à mi-voix de zmigri ou de zmigria sont devenus les visages les plus célébrés de la nation. On peut lire ce renversement avec Ibn Khaldoun : l'équipe nationale devient le lieu où se recompose une asabiyya — cette cohésion collective qui avait été fragilisée par la dispersion migratoire — sur des bases élargies. Le Maroc contemporain, à travers cette réussite sportive, réaffirme une cohésion nationale qui inclut désormais l'exil et ses enfants comme composante légitime de l'identité collective, et non plus comme une déperdition qu'on tolère à distance.
La dette envers la génération qui est partie
Il y a une dimension du phénomène zmagria qu'on ne peut pas comprendre sans regarder la génération précédente — celle qui a émigré dans les décennies passées, souvent dans des conditions matérielles difficiles, pour offrir à ses enfants un avenir qu'elle-même n'aurait pas eu au pays. La reconnaissance de cette dette est une structure anthropologique ancienne : elle se fait rarement pleinement pendant que les parents sont encore là pour l'entendre, et souvent plus intensément après leur disparition, quand le sacrifice devient rétrospectivement lisible dans toute son ampleur.
Cette dette non soldée, ou soldée trop tard, traverse en filigrane une bonne partie des témoignages de cette génération. Elle explique en partie pourquoi la revendication de l'identité zmigri ou zmigria s'accompagne souvent d'une charge émotionnelle qui dépasse largement la question identitaire au sens strict — elle porte aussi le poids d'un exil qui n'a pas toujours profité à ceux qui l'ont vécu en premier.
Une catégorie encore instable
Il serait prématuré de présenter la zmagria comme une identité pleinement stabilisée. C'est une catégorie sociale en formation, dont les contours restent flous, dont la charge affective oscille encore entre fierté revendiquée et blessure non refermée. Les mêmes mots peuvent, selon qui les prononce et dans quel contexte, fonctionner comme une moquerie persistante ou comme un étendard assumé — parfois dans la même conversation.
Ce qui est certain, c'est que cette génération ne cherche plus seulement à être acceptée dans une définition préexistante de la marocanité. Elle est en train, par sa seule existence et sa visibilité croissante — sur les terrains de football comme sur les réseaux sociaux — de redéfinir ce que "être marocain" peut vouloir dire au XXIe siècle : non plus une identité fixée par le territoire et la continuité, mais une identité capable d'intégrer la dispersion, l'hybridité et la distance comme des composantes légitimes d'elle-même.
Références : Victor Turner, Le phénomène rituel (1969) — concept de liminalité ; Homi Bhabha, The Location of Culture (1994) — concept de tiers-espace ; Ibn Khaldoun, Muqaddima (XIVe siècle) — concept d'asabiyya.