Analyse anthropologique : le CESE appelle au civisme

Ce que le texte dit sans le dire

Une institution d'État convoque le peuple à mieux se comporter dans l'espace public. Formulé ainsi, c'est déjà une question anthropologique avant d'être une question politique : qui définit le comportement légitime dans l'espace partagé, et au nom de quoi ?


1. Le civisme comme construction culturelle, pas comme évidence

La première erreur serait de traiter le "civisme" comme une valeur universelle dont le Maroc manquerait. C'est le présupposé implicite du texte — et c'est anthropologiquement faux.

L'espace public n'est pas une catégorie naturelle. Il est le produit d'une histoire politique spécifique : la ville bourgeoise européenne du 18e-19e siècle, l'État-nation, la séparation entre sphère privée et sphère commune. Le civisme est le code de conduite que cette construction particulière exige.

Or le Maroc superpose plusieurs régimes d'espace : - L'espace tribal et de proximité (jma'a, solidarité de quartier) avec ses propres codes de réciprocité - L'espace du marché (souq) avec ses règles d'usage intensif et temporaire - L'espace islamique de la rue comme extension du collectif (umma) - L'espace public moderne hérité de l'urbanisme colonial et post-colonial

Ce que le CESE appelle "manque de civisme" est souvent un conflit entre ces régimes d'espace, pas une absence de normes. Quelqu'un qui occupe un trottoir pour étendre son commerce ne transgresse pas la norme — il applique la logique du souq à un espace qui a changé de statut administratif sans changer de sens social.


2. La 'asabiyya khaldounienne comme clé de lecture

Ibn Khaldūn aurait une lecture précise de cette situation.

La 'asabiyya — la solidarité de groupe — fonctionne à l'échelle de la famille élargie, du quartier, de la tribu, de la communauté religieuse. Elle produit des comportements extrêmement civiques à l'intérieur du groupe : hospitalité, entraide, respect des anciens, protection des membres.

Mais elle est structurellement indifférente à l'extérieur du groupe. L'inconnu dans la rue n'active pas la 'asabiyya — il est dans une zone normative neutre, ni protégé ni menaçant, juste absent du réseau de réciprocité.

Ce que le CESE demande — traiter l'espace public comme un bien commun abstrait auquel on doit des obligations envers des inconnus — suppose une extension de la solidarité au-delà des cercles de 'asabiyya. C'est un projet anthropologiquement considérable, pas une simple campagne de communication.

Il ne s'agit pas de remplacer la 'asabiyya mais de construire une couche supplémentaire de normativité qui n'annule pas les appartenances primaires. C'est ce qu'ont fait — lentement, conflictuellement — les sociétés européennes qui servent implicitement de modèle au texte. Et ça a pris des siècles, pas un projet national.


3. L'espace public comme scène de légitimité politique

Il y a une dimension que l'anthropologie politique ne peut pas esquiver.

Abdelkader Amara dit que "les comportements dans l'espace public reflètent la qualité du vivre-ensemble". C'est vrai. Mais ils reflètent aussi autre chose : le niveau de confiance envers les institutions qui gèrent cet espace.

Des travaux en anthropologie urbaine — notamment sur les villes du Sud global — montrent que la dégradation de l'espace public n'est pas d'abord un problème de valeurs. C'est un problème de réciprocité perçue. On entretient ce dont on se sent copropriétaire. On néglige ce qu'on perçoit comme appartenant à un État distant, peu fiable, ou inégalement distributif.

La question anthropologique réelle que le CESE devrait poser n'est pas comment convaincre les gens d'être civiques, mais : pourquoi un citoyen marocain moyen n'a-t-il pas le sentiment que l'espace public lui appartient autant qu'à l'État qui le gère ?

Ce déficit de propriété symbolique est un fait ethnographique documentable — il s'observe dans les arbitrages quotidiens : on nettoie devant chez soi, on ne nettoie pas la rue. On répare ce qui est à soi, on laisse ce qui est à personne.


4. Le rituel institutionnel comme acte performatif

L'atelier à Rabat est lui-même un objet anthropologique.

Une institution convoque des experts, produit des recommandations, publie un communiqué. Ce dispositif ne vise pas nécessairement à changer des comportements — il produit de la légitimité institutionnelle. Il signale que l'État se préoccupe du problème, ce qui est une fonction politique distincte de la résolution du problème.

Ce n'est pas du cynisme — c'est un mécanisme universel. Durkheim dirait que ces rites institutionnels renforcent la cohésion sociale non par leur efficacité pratique mais par leur fonction symbolique : rappeler qu'il existe une communauté nationale qui partage des valeurs.

Le risque est que le rituel se substitue à l'action. L'anthropologie de l'État africain et maghrébin post-colonial — Achille Mbembe, Jean-François Bayart — a beaucoup documenté cette tendance : la production de discours normatifs comme forme de gouvernance en soi, découplée des transformations structurelles qu'elle prétend initier.


5. Ce qu'un projet national de civisme devrait faire anthropologiquement

Si on prend la demande au sérieux — et il faut la prendre au sérieux — voici ce que l'anthropologie prescrit, qui est très différent de ce que le texte esquisse.

Cartographier les normes existantes avant de vouloir les remplacer. Dans quels espaces les Marocains sont-ils spontanément civiques ? À la mosquée, dans le souq du quartier, lors des grandes fêtes. Identifier la logique de ces espaces et comprendre pourquoi elle ne se transfère pas à d'autres contextes.

Travailler sur la réciprocité visible. Les comportements civiques se diffusent quand les gens voient que leur effort est reconnu et partagé — que l'État entretient ce qu'ils entretiennent, que les institutions traitent l'espace public avec autant de soin qu'ils le font. C'est une condition structurelle, pas une campagne.

Distinguer les espaces. La médina historique, le quartier résidentiel, l'avenue moderne, le marché informel — ce sont des espaces avec des logiques sociales distinctes. Un projet uniforme de civisme qui ignore ces distinctions produira des résultats uniformément faibles.

Ne pas confondre norme et valeur. Le civisme ne s'enseigne pas comme une valeur abstraite — il s'incorpore comme une pratique dans des dispositifs concrets. L'urbanisme, la signalétique, la propreté de départ de l'espace, la présence ou l'absence de poubelles, la qualité des transports en commun — tout cela précède la norme comportementale et en grande partie la détermine.


Ce que ce texte révèle en creux

L'appel au civisme est, dans beaucoup de sociétés post-coloniales, le moment où l'État demande aux citoyens de compenser par leur comportement ce que les structures ne fournissent pas. C'est une inversion de responsabilité qui mérite d'être nommée.

Le civisme véritable n'est pas une vertu qu'on inculque — c'est un contrat implicite qui se tient quand les deux parties le respectent. L'anthropologie ne demande pas aux individus d'être meilleurs. Elle demande aux institutions de comprendre pourquoi les individus agissent comme ils agissent — et de commencer par là.


Source : CESE — Quand la liberté des uns déborde sur celle des autres, Le Brief.ma