Neuf heures du matin à neuf heures du soir, six jours sur sept. C'est le rythme "996", devenu depuis quelques mois le sujet de conversation le plus commenté de la Silicon Valley. Mais le temps de travail n'est que la partie visible du phénomène. Ce qu'une partie de la jeunesse technologique californienne revendique aujourd'hui va plus loin : abstinence d'alcool et de substances, sommeil et alimentation strictement encadrés, loisirs réduits au minimum, engagement conjugal précoce. Une cofondatrice de 23 ans, citée par la presse américaine, va jusqu'à présenter la sortie entre amis comme une perte de temps face à la possibilité de bâtir une entreprise.
Ce n'est pas un simple excès de zèle professionnel. C'est un système symbolique complet — et il mérite d'être lu comme tel.
Une discipline qu'on s'inflige, pas qu'on subit
Le "996" est né en Chine, où il désignait à l'origine un rythme de travail largement imposé par des employeurs, dans un cadre pourtant légalement prohibé. La version californienne du phénomène est structurellement différente : elle n'est pas imposée par un patron qui surveille les horaires. Elle est adoptée volontairement, revendiquée publiquement, exhibée sur les réseaux professionnels comme un signe de mérite.
Ce glissement de la contrainte à l'adhésion volontaire est le cœur du phénomène. Michel Foucault appelait cela des technologies de soi : des pratiques par lesquelles l'individu se discipline lui-même pour se conformer à un idéal, sans qu'aucune autorité extérieure n'ait besoin de l'y forcer. Personne n'oblige ce fondateur à travailler quatre-vingt-douze heures par semaine pendant trois semaines d'affilée. Il le fait, et il le raconte — ce qui change tout.
L'éthique protestante sans le protestantisme
La liste des renoncements revendiqués par cette génération — abstinence, sommeil surveillé, alimentation optimisée, plaisir suspendu au profit du travail — a la structure exacte d'une règle monastique. Max Weber, dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, avait déjà analysé comment l'ascèse intramondaine puritaine — travailler dur, éviter le plaisir, épargner, produire sans relâche — était devenue le moteur psychologique du capitalisme moderne naissant. Le croyant calviniste ne pouvait jamais être certain de son salut ; il cherchait dans la réussite matérielle et la discipline personnelle un signe, jamais une preuve, de sa grâce.
Le 996 californien est une resucée sécularisée de cette même structure. Le corps discipliné et l'entreprise florissante en deviennent les signes visibles — non plus d'une élection divine, mais d'une élection entrepreneuriale. On ne sait jamais avec certitude si l'on "réussira" dans la course à l'intelligence artificielle. Alors on multiplie les signes : les heures travaillées, les verres refusés, les nuits écourtées. Le sacrifice devient une liturgie sans Dieu, mais avec un marché à la place.
Le corps comme actif de production
Ce qui frappe, dans cette discipline, c'est qu'elle ne préserve pas le corps pour lui-même — elle l'optimise comme on optimise une machine. L'exercice physique intensif, le repos minuté, le régime alimentaire protéiné ne relèvent pas d'un souci de santé au sens ordinaire. Ils relèvent d'une logique de rendement : le corps est traité comme un capital à faire fructifier, pas comme une fin en soi.
C'est ce que Foucault appelait, à une autre échelle, la biopolitique : la gestion du corps et de la vie biologique comme objet de pouvoir et de production. Ici, cette gestion est intériorisée jusqu'au niveau individuel — chacun devient l'entrepreneur de son propre corps, gestionnaire de sa propre force de travail. Le plaisir — l'alcool, le sommeil non contraint, le temps social non productif — est traité comme une fuite de rendement, un poste de dépense à éliminer.
L'austérité comme nouveau capital symbolique
Le plus frappant, dans ce phénomène, n'est pas qu'il existe — les sociétés ont toujours connu des formes d'ascétisme volontaire. C'est qu'il soit performé publiquement. On ne vit pas discrètement le 996 : on le poste, on le raconte à des journalistes, on en fait un argument de recrutement.
Le sociologue Thorstein Veblen décrivait, pour l'aristocratie du XIXe siècle, une "consommation ostentatoire" : le prestige social se construisait en exhibant ce qu'on possédait et consommait. Le 996 opère un renversement complet de cette logique. Le nouveau signe distinctif n'est plus ce qu'on possède ou consomme, mais ce à quoi on a renoncé. C'est une austérité ostentatoire : le renoncement au plaisir, rendu visible et quantifié, devient lui-même une monnaie de prestige à l'intérieur du groupe.
Ibn Khaldoun et le refus du confort
Il y a, dans la Muqaddima d'Ibn Khaldoun, une théorie qui éclaire ce phénomène d'une manière presque littérale. Ibn Khaldoun décrit le cycle des civilisations et des dynasties comme une alternance entre deux états. La génération fondatrice, forgée par l'adversité et la nécessité, possède une asabiyya forte — une cohésion, une endurance, une capacité à l'effort collectif. Mais à mesure que cette génération accède au pouvoir et à la prospérité, elle s'installe dans le confort — le tarafuh, le luxe et le relâchement — et cette aisance, précisément, dissout l'asabiyya qui avait permis la réussite initiale. Les générations suivantes, nées dans l'abondance, perdent la dureté qui avait fondé la puissance de leurs aînés, et la dynastie décline.
Le 996 peut se lire comme une tentative consciente, presque littérale, d'échapper à ce cycle khaldounien. Cette génération de jeunes entrepreneurs, née dans une prospérité technologique sans précédent, s'inflige délibérément la dureté que le confort matériel ne lui impose plus naturellement. Refuser l'alcool, le sommeil, le loisir — c'est refuser le tarafuh qu'Ibn Khaldoun identifiait comme le poison lent de toute domination réussie. C'est une manière de rejouer artificiellement la rudesse fondatrice, dans une société qui n'en a plus objectivement besoin pour survivre, mais qui semble intuiter qu'elle en a besoin pour continuer à dominer.
C'est aussi, potentiellement, une asabiyya de circonstance : une cohésion collective qui se construit non plus sur l'adversité subie ensemble, mais sur l'adversité choisie et exhibée ensemble. Le sacrifice partagé crée du lien, même quand il est individuellement vécu dans l'isolement — sans sortie, sans alcool social, sans temps disponible pour les autres.
Une mise en scène, et alors ?
Certains observateurs, dont des économistes cités dans la presse américaine, notent que le phénomène reste concentré à San Francisco et ne s'étend ni à New York, ni à Miami, ni à Austin — ce qui suggère qu'il pourrait être en partie performatif, une posture de réseaux sociaux plus qu'une réalité généralisée.
Cela n'invalide en rien l'analyse. Que le 996 soit massivement vécu ou largement mis en scène ne change pas ce qu'il révèle : il fonctionne, dans les deux cas, comme un idéal-type culturel — une figure que cette fraction de la jeunesse technologique valorise et veut être vue en train de valoriser. Un idéal n'a pas besoin d'être universellement pratiqué pour structurer une hiérarchie de prestige. Il suffit qu'il soit reconnu comme désirable par ceux qui comptent le juger.
Ce que le sacrifice doit prouver
La vraie question n'est donc pas de savoir pourquoi cette génération travaille autant. C'est de comprendre ce qu'elle a besoin de prouver, à qui, et pourquoi le plaisir est devenu, précisément, le premier sacrifice à exhiber. Dans une industrie qui promet de bouleverser le travail humain lui-même, revendiquer de travailler plus que quiconque, plus durement que quiconque, sans aucune des compensations ordinaires de l'existence, est peut-être la dernière façon de rester irremplaçable — non par ce qu'on sait faire, mais par ce qu'on est prêt à endurer pour le faire.
Références : Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1905) ; Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome I : La volonté de savoir (1976) et le concept de biopolitique ; Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899) ; Ibn Khaldoun, Muqaddima (XIVe siècle) — cycle des dynasties, asabiyya et tarafuh.