Il y a quatorze kilomètres entre Gibraltar et le point le plus proche de la côte marocaine. Quatorze kilomètres d'eau, la même mer, le même détroit chargé de mémoire depuis Ṭāriq ibn Ziyād. Et pourtant, en ce mois de juillet 2026, ce même espace géographique organise deux régimes frontaliers radicalement opposés — sans que personne, ou presque, ne semble y voir un paradoxe à interroger.

D'un côté, un traité fait disparaître la frontière terrestre entre l'Espagne et Gibraltar : les contrôles de passeports s'évaporent, la circulation devient fluide, le point de contrôle se déplace vers l'aéroport et le port, sous supervision d'agents européens. De l'autre, à Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles en sol marocain, la frontière reste l'une des plus militarisées du continent — grillages triples, caméras thermiques, refoulements documentés, commerce transfrontalier étranglé depuis la fermeture de 2020. Même détroit. Même logique de proximité et d'interdépendance économique. Traitement radicalement asymétrique.

Ce contraste n'est pas une curiosité géopolitique. C'est un texte anthropologique à lire de près.

La souveraineté comme performance

L'accord de Gibraltar démontre, avec une clarté presque pédagogique, une thèse que l'anthropologie politique défend depuis longtemps : la souveraineté moderne n'est pas une réalité substantielle, c'est une performance. Ce qui compte n'est pas qui contrôle réellement un territoire, mais qui parvient à maintenir, aux yeux de son opinion publique, l'apparence de ce contrôle.

Le Royaume-Uni cède le contrôle opérationnel des accès à Gibraltar — les agents qui filtrent l'entrée à l'aéroport sont européens, notamment espagnols — tout en conservant le drapeau, les institutions, le vocabulaire de la souveraineté britannique. C'est suffisant politiquement, parce que la souveraineté est un théâtre dont le public est avant tout intérieur. L'important n'est pas ce qui se passe réellement à la frontière, mais ce que l'électorat britannique croit qu'il s'y passe.

Cette même logique, appliquée à Ceuta et Melilla, produit un résultat inverse mais tout aussi performatif. L'Espagne y maintient une frontière rigide non pas uniquement pour des raisons sécuritaires objectives, mais parce que le maintien visible d'une frontière fermée est, là aussi, un théâtre — destiné à une opinion publique européenne pour qui la fermeté migratoire est devenue un langage politique incontournable.

La frontière ne protège pas, elle hiérarchise

La frontière n'est pas un fait naturel. C'est une construction sociale qui se naturalise avec le temps, jusqu'à sembler évidente. Ce que l'accord de Gibraltar révèle, en creux, c'est que les frontières peuvent être défaites — activement, délibérément — quand les deux parties disposent d'une capacité de négociation à peu près symétrique et d'un intérêt commun suffisant.

Ce que Ceuta et Melilla révèlent, à l'inverse, c'est que les mêmes frontières sont maintenues et renforcées lorsque l'asymétrie de pouvoir est telle qu'une partie n'a tout simplement pas à négocier. Il n'y a pas de traité bilatéral entre égaux à Ceuta et Melilla comme il y en a un pour Gibraltar. Il y a une frontière extérieure de l'Union européenne, imposée à un pays voisin qui n'a pas voix équivalente au chapitre.

La frontière, dans les deux cas, ne protège aucun territoire au sens où on l'entend spontanément. Elle gère une hiérarchie. Elle organise qui a le droit de négocier les termes de sa propre circulation, et qui doit simplement les subir.

Les corps qui traversent ne sont pas égaux

Michel Foucault, puis Giorgio Agamben à sa suite, ont montré que le contrôle des corps en mouvement est l'une des formes les plus anciennes et les plus persistantes du pouvoir politique. Qui peut traverser, dans quel sens, avec quels papiers, sous quelle surveillance — ce n'est jamais une simple question administrative. C'est une question de statut : qui compte comme sujet de droit, porteur d'une individualité reconnue, et qui compte comme flux à administrer, risque à neutraliser, masse à contenir.

À Gibraltar, les corps qui traversent sont des travailleurs européens et des touristes — des sujets dont la mobilité est un droit, ou du moins une prérogative négociable. À Ceuta et Melilla, les corps qui cherchent à traverser sont majoritairement marocains ou subsahariens, souvent pauvres, souvent sans les papiers requis. Ce ne sont plus des sujets de négociation. Ce sont des statistiques à gérer, des flux à endiguer.

La différence n'est pas géographique. Elle est statutaire.

L'asabiyya des États

Ibn Khaldoun offre ici un outil précieux, transposé hors de son cadre tribal d'origine. Il observait que tout groupe dominant légifère d'abord pour sa propre cohésion — son asabiyya — et que les décisions collectives, même présentées comme universelles ou rationnelles, servent avant tout à consolider les intérêts du groupe qui les édicte.

L'accord de Gibraltar est une négociation entre deux asabiyyāt de force comparable — le Royaume-Uni et l'Union européenne — qui trouvent un compromis mutuellement acceptable parce qu'aucune des deux parties ne peut simplement imposer sa volonté à l'autre. Ceuta et Melilla, à l'inverse, illustrent le cas d'une asabiyya dominante — l'Europe — qui impose unilatéralement les termes de la frontière à un voisin qui n'a pas, pour l'instant, les moyens de négocier à armes égales. Ce n'est pas un défaut du système. C'est le système qui fonctionne comme il a toujours fonctionné : la frontière suit le rapport de force, pas l'inverse.

Une mémoire qui n'a jamais vraiment quitté le détroit

Ce détroit n'est géographiquement neutre pour personne. C'est par là que Ṭāriq ibn Ziyād a traversé en 711, ouvrant trois siècles de présence andalouse. C'est par là, ensuite, que le mouvement s'est inversé — la Reconquista, puis l'expansion coloniale européenne vers le Maghreb. C'est par là que transitent aujourd'hui les flux migratoires les plus surveillés du continent.

Les arrangements frontaliers contemporains ne naissent pas dans un vide historique. Ils s'inscrivent, consciemment ou non, dans cette stratification de mémoires successives — conquête, domination, colonisation, indépendance inachevée. Le grillage de Ceuta n'est pas seulement une infrastructure sécuritaire du XXIe siècle. C'est aussi, qu'on le veuille ou non, la trace la plus récente d'une frontière coloniale qui n'a jamais été pleinement renégociée depuis 1956.

Ce que la comparaison rend impossible à ignorer

L'accord de Gibraltar, en rendant visible la constructibilité de la frontière — le fait qu'elle puisse être défaite, redessinée, réinventée par la volonté politique — rend aussi visible, par contraste, le choix qui consiste à la maintenir ailleurs. On ne peut plus dire que la frontière de Ceuta et Melilla est une nécessité géographique ou sécuritaire indiscutable, puisque à quatorze kilomètres de là, une frontière tout aussi réelle vient d'être démantelée par la seule force d'un accord politique.

La frontière n'est jamais un fait. C'est toujours une décision. Et une décision, contrairement à un fait, peut toujours être prise autrement — à condition que les deux parties aient le pouvoir de s'asseoir à la même table.


Références : Michel Foucault, Surveiller et punir (1975) et la notion de biopolitique ; Giorgio Agamben, Homo Sacer (1995) ; Ibn Khaldoun, Muqaddima (XIVe siècle) — concept d'asabiyya.